Anniversary Deskaheh Genève 2023

Entretien avec Kenneth Deer sur le centenaire de la venue de Deskaheh Levi General à Genève, l’origine de la Confédération Haudenosaunee, la Grande loi de la Paix, le pin de la Paix et la lutte pour la reconnaissance et le respect de la souveraineté de la Confédération Haudenosaunee

Par Leslie Cloud**

Retrouvez ici les principaux extraits de l’entretien mené le 18 juillet 2023 à Genève, dans l’enceinte de l’ONU avec Kenneth Deer* à l’occasion de la célébration du centenaire de la venue de Deskaheh Levi General à la Société des nations en 1923. 

Il s’agit de la retranscription d’un entretien vidéo  mené en anglais dont nous avons réalisé la traduction. Nous espérons avoir retranscrit le plus fidèlement possible les propos de notre interlocuteur. Par soucis d’exactitude, certains termes ont été laissés dans leur version originale en anglais.

Leslie Cloud (L.C.) : « Bonjour Kenneth Deer, nous vous remercions pour votre disponibilité. Pourriez vous vous présenter puis nous parler de la signification des évènements organisés à l’occasion du centenaire de la venue de Deskaheh à Genève en 1923, à la Société des nations ? 

Kenneth Deer (K. D.) : « Mon nom en anglais est Kenneth Deer, mais mon nom mohawk est Atsenhaionton, ce qui signifie « le feu brûle encore ». Je suis Mohawk, du clan de l’ours et j’habite à Kahnawake, territoire mohawk du coté Canadien en Amérique du Nord, appelé aussi Turtle Island. 

« Aujourd’hui encore, aux Nations unies les gouvernements autochtones ne peuvent pas s’exprimer aux en tant que gouvernements »

« Concernant le centenaire de la venue de notre chef, Deskaheh en 1923, cela a pris beaucoup de temps. Deskaheh Levi General avait tenté à deux reprises de s’adresser à la Société des Nations et cela lui avait été refusé. Sa lutte pour être reconnu par une institution internationale est en quelque sorte symbolique de la lutte menée par les peuples autochtones au cours des dernières décennies. Aujourd’hui encore, aux Nations unies les gouvernements autochtones ne peuvent pas s’exprimer aux en tant que gouvernements alors que les Etats membres et les Ongs peuvent le faire. En tant que peuples autochtones, nous avons nos propres gouvernements et nous devrions avoir un statut aux Nations unies qui reflète notre statut. Nous devrions avoir accès à toutes les activités des Nations Unies comme le permet le statut d’observateur permanent. Donc cela a été une lutte et l’anniversaire de la venue de Deskaheh symbolise notre combat. Il est important de commémorer ces 100 ans car ainsi nous faisons savoir aux Nations Unies que nous ne voulons pas attendre de nouveau 100 ans pour être reconnus en tant que gouvernement ». 

« Nous souhaitons nous prévaloir des noms de nos nations et nous débarrasser de l’appellation iroquois pour être reconnus en tant qu’Haudenosaunee. »

L. C. : « Pourriez-vous nous présenter la Confédération Haudenosaunee, son fonctionnement, les secrets de sa longévité ? » 

K. D. : « Nous sommes connus comme Confédération Iroquoise des 6 nations, Haudenoshaune, ce qui signifie, les peuples de la Longhouse. Car notre habitat traditionnel était une longhouse et elle représente symboliquement notre territoire, lequel, d’est en ouest, forme une longhouse. Notre territoire part de New York, du Vermont jusqu’en Pennsylvanie. Il couvre même une partie du Québec et de l’Ontario au Canada. Il s’agit de la terre des peuples de la Longhouse. 

A l’origine nous étions cinq nations, d’est en ouest :  les Mohawk, Oneida, Onondaga, Cayuga et Seneca puis au début du XVIIIème siècle, les Tuscarora ont intégré la Confédération qui comprend depuis 6 nations, que les Européens, en particulier les français ont appelées Iroquoises. Mais nous souhaitons nous prévaloir des noms de nos nations et nous débarrasser de l’appellation iroquois pour être reconnus en tant qu’Haudenosaunee. (…)

« Ce sont les voies de la paix qui ont fondé notre Confédération. » 

(…) Nous avions une civilisation très sophistiquée. Avant le contact avec les Européens, nous avions déjà une constitution. Elle nous a été donnée par Hiawatha, le Peacemaker. Le peacemaker est venu à nous car nous étions des peuples en guerre et il nous a enseigné les chemins de la paix. Il nous a appris que si nous souhaitions arrêter de tuer notre prochain, de nous haïr, il suffisait de suivre de simples lois de la paix. En premier lieu, il faut enterrer les armes de guerre dans le sol et ne pas les utiliser avec son prochain. Avec ces armes, on enterre sa haine et sa soif de vengeance, les défauts et les actes de discrimination. On enterre tout cela sous terre. Il faut aussi employer de bons mots avec les autres, des mots qui ne blessent pas ; ne pas utiliser de mots qui réveillent la haine, la vieille colère, juste des mots qui complimentent l’autre. Et pendant les discussions, il faut faire preuve de raison, de droiture, de moralité, avoir une bonne pensée, un bon esprit. Quand on prend une décision, il faut la prendre par consensus. On parle, on parle, on parle jusqu’à ce qu’on atteigne un accord entre tous. Une fois que le consensus est obtenu, on peut agir ensemble et avoir la paix. Ce sont les voies de la paix qui ont fondé notre confédération. Cela fait de nous une forte fédération de nations avec un pouvoir militaire fort. C’est ce qu’ont trouvé les européens quand ils sont venus ici. Cette constitution prévoit le rôle des hommes, des chefs, des femmes, des mères de clans. C’était une société matriarcale. Les femmes portaient le clan, choisissaient les chefs. Elles pouvaient également les démettre. Les hommes pratiquaient la diplomatie, la chasse, la pêche ainsi que la guerre tandis que les femmes prenaient soient de la communauté, des plantes et pratiquaient les cueillettes avec les hommes. Ils étaient égaux mais avec des responsabilités distinctes. Notre constitution prend en compte notre spiritualité et prévoit un cycle de cérémonies. (…)

« Seules des nations font des traités et nous croyons en ces traités. Tout ceci nous a donné un fort sentiment identitaire qui a survécu aux politiques génocidaires menées par les gouvernements du Canada et des États-Unis. Ces enseignements nous ont permis de survivre. »

L’arbre de la paix et la souveraineté Haudenosaunee

(…) Notre constitution est représentée par un arbre. Quand le Peacemaker a enterré les armes, il a planté au-dessus un arbre. Il s’agissait d’un pin blanc. C’est le symbole de la Confédération et des chemins de paix. Malgré l’invasion par les européens, nous sommes parvenus à maintenir nos traditions grâce à la constitution et aux enseignements transmis par la tradition orale de générations en générations. Les femmes continuent de porter le clan, elles nomment les chefs ; quand ils décèdent, elles en nomment de nouveaux et ainsi de suite…Notre tradition s’est ainsi maintenue pendant des siècles. Grâce à cette constitution, nous avons pu nous maintenir jusqu’à aujourd’hui. Cela fait de nous un peuple très fort. Nous avons une conscience très forte de qui nous sommes, de notre souveraineté. Car nous n’avons jamais abandonné notre souveraineté à personne. Nous avons des traités avec des nations étrangères, avec la France, la Grande-Bretagne et avec les Etats-Unis, les Pays-Bas. Seules des nations font des traités et nous croyons en ces traités. Tout ceci nous a donné un fort sentiment identitaire qui a survécu aux politiques génocidaires menées par les gouvernements du Canada et des États-Unis. Ces enseignements nous ont permis de survivre. 

L.C. : « Quelles sont selon vous, les avancées et les défis que vous constatez dans les relations entre la Confédération Haudenosaunee, les Etats unis, les Canada et l’organisation des Nations unies. » 

K. D. : « Aux Nations unies, notre défi est le même que celui qu’a affronté Desakheh quand la Société des Nations ne l’a pas laissé s’exprimer. Encore aujourd’hui, Deskaheh ne peut toujours pas s’exprimer aux Nations unies. Il est ici présent dans ce bâtiment de l’ONU mais il ne va pas s’y exprimer tant que nos gouvernements ne seront pas reconnus. Nous continuons d’espérer que les Nations unies nous reconnaissent en tant que peuples souverains. (…)

« Nous croyons en la diplomatie, aux chemins de la paix. Nous ne déclarons la guerre à personne et nous croyons aux relations de nation à nation, aux relations fondées sur des traités. Nous croyons encore en tout cela. » 

(…) Les relations que nous avons avec le Canada et les Etats unis sont similaires. Les gouvernements du Canada et des Etats unis ont essayé de détruire et de prendre notre pouvoir, de nous transformer en société patriarcale alors que nous sommes une société matriarcale. Ils ont eu le soutien des religions pour nous porter préjudice. Ils nous ont enlevé notre pouvoir en imposant un système électoral. Les gouvernements canadiens et américains ne reconnaissent que les institutions élues par leur système alors que nos vrais gouvernements ont toujours été là. Mais ils ne veulent pas nous reconnaître. C’est une situation similaire à celle qui se déroule aux Nations unies. Ils ne reconnaissent que leurs peuples, leurs nations mais ne veulent pas reconnaitre les Etats autochtones, les peuples autochtones avec leur souveraineté, leurs territoires et leurs droits.  Donc il y a une similitude entre ce qui se passe aux Nations unies, au Canada et aux États-Unis. Cependant, nous croyons en la diplomatie, aux chemins de la paix. Nous ne déclarons la guerre à personne et nous croyons aux relations de nation à nation, aux relations fondées sur des traités. Nous croyons encore en tout cela. (…)

« En venant aux Nations unis, nous envisageons notre présence ici de la même façon. Nous venons d’égal à égal. Nous nous concevons comme égaux mais nous sommes traités de manière inégalitaire. Nous recherchons ainsi encore la reconnaissance de notre égalité. »

(…) Quand nous venons aux Nations unies, en Suisse, à Genève, nous croyons aux relations de nations à nations. Ces relations sont symbolisées par le wampun (ceinture) à deux rangs. C’est une ceinture de perles de coquillage avec deux rangs, violet et blanc, sur fond blanc. Une ligne violette représente les Européens avec leurs bateaux dans lesquels ils transportaient leurs populations, leurs biens, leur religions. L’autre rang correspond à nos canoés avec nos peuples,  nos biens, nos lois et notre spiritualité. Le fond blanc est la rivière de la vie.   La ceinture symbolise les chemins parallèles que vont prendre les bateaux européens et nos canoés ; ils vont descendre la rivière de la vie, côte à côte, en parallèle, sans interférer avec l’autre. Nous croyons aujourd’hui encore en ce type de relations qui correspond à notre passé mais aussi au futur que nous souhaitons avec les autres nations. 

En venant aux Nations unis, nous envisageons notre présence ici de la même façon. Nous venons d’égal à égal. Nous nous concevons comme égaux mais nous sommes traités de manière inégalitaire. Nous recherchons ainsi encore la reconnaissance de notre égalité. » 

« Il faut donc un peu plus de générosité, de maitrise sur l’usage des ressources et faire de son mieux pour atténuer le changement climatique. »

L.C. : « Avez-vous un message pour les prochaines générations, autochtones et non autochtones ? » 

K.D. : « Je pense que l’humanité est en crise. Le changement climatique est là. Cela commence à peine et cela va empirer. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour limiter le changement climatique. La vie de profits, de luxe que des personnes ont menée, en particulier dans les pays développés, arrive à un terme. Maintenant, ils vont souffrir du fait du train de vie qu’ils ont mené jusqu’à aujourd’hui. (…) Je crois que l’ensemble de l’humanité doit être capable de comprendre la souffrance des autres et de les soutenir. Il faut autoriser les réfugiés climatiques car le monde développé leur tourne le dos alors que les réfugiés climatiques sont de leur fait. Ils doivent ouvrir leur porte pour les peuples qui souffrent dans le monde, là où le climat rend la vie impossible. Mon conseil pour le monde est qu’il faut être moins strict avec les frontières, être plus généreux avec ce qu’on a et le partager avec les autres. Il va y avoir tellement de souffrance… ; il va y avoir la guerre, la violence car les personnes vont être tellement désespérées pour vivre, manger, avoir de l’eau, respirer. Ils vont utiliser la violence pour les obtenir tout cela. Et vous ne voulez pas cela. Il faut donc un peu plus de générosité, de maitrise sur l’usage des ressources et faire de son mieux pour atténuer le changement climatique. » 

Merci Atsenhaienton Kenneth Deer !

* Kenneth Atsenhaienton Deer est membre du clan de l’Ours de la communauté mohawk de Kahnawake et ancien secrétaire de la nation mohawk de Kahnawake. Il est membre du Comité des relations extérieures Haudenosaunee.

En 2015, il a reçu un doctorat honorifique en droit de l’Université Concordia, à Montréal, pour l’ensemble de ses réalisations.

Depuis plus de trente ans, M. Deer s’emploie à promouvoir et à défendre les droits des peuples autochtones au sein du système des Nations unies. Il a participé aux réunions du groupe de travail sur les populations autochtones, du groupe de travail sur le projet de déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, de l’Instance Permanente des Nations unies sur les questions autochtones, du Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones. Il a par ailleurs été membre du conseil d’administration du Fonds de contributions volontaires des Nations unies pour les peuples autochtones et a pris part à de nombreuses autres activités des Nations unies. 
** Leslie Cloud a été responsable scientifique de la ligne peuples autochtones de la Chaire d’excellence Normandie pour la Paix de mars 2022 à août 2023. Elle est une juriste spécialisée en droit d’asile et en droit des peuples autochtones.

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