Entretient avec Mme Amina Amharech, du peuple Amazigh

Le 14 octobre 2022, dans le cadre de son cycle de rencontres intergénérationnelles, la Chaire Normandie pour la paix a eu l’honneur et le plaisir de s’entretenir auprès de Mme Amina Amharech, du peuple amazigh. 

Amina Amharech

Amina Amharech est une femme amazighe, originaire du Maroc. Elle est enseignante, artiste peintre et poétesse. Elle a notamment publié deux recueils de poésie, Tarwa n wassif ; les enfants de la rivière en 2016 et Le Chant de la Guerrière / Irir n Tmannaght en 2019. Amina Amharech est très engagée pour la communauté amazighe et les peuples autochtones de manière générale du local à l’international. Elle œuvre notamment pour la promotion et la protection des droits fonciers, culturels, identitaires et linguistiques des Amazighs ainsi que pour les droits des femmes sur les scènes nationale et internationale. Elle est également fondatrice de l’Association Action Culturelle Amazighe Laïque (Acal) ou encore du réseau communautaire Amazigh AZUL, et bien d’autres. 

Dans cet entretien, Amina Amharech témoigne de la richesse de la langue tamazigh et des savoirs traditionnels amazigh pour la préservation des écosystèmes, de la biodiversité et des générations futures, tout en faisant part de la lutte menée par son peuple contre les atteintes portées à leur identité et leurs territoires. 

Le peuple Amazigh : un peuple transfrontalier

Amina Amharech explique que le peuple Amazigh constitue un seul peuple, dont le territoire s’étend de l’est de l’Egypte, de l’oasis de Siwa jusqu’aux îles Canaries dans l’atlantique. Son territoire passe ainsi par l’Algérie, le Maroc, la Libye, la Tunisie, le nord-Mali, le Niger, le Burkina Faso et la Mauritanie. Elle souligne que des fouilles archéologiques ont confirmé la présence de l’Homo-sapiens il y a plus de 300 000 ans sur le site d’Irhoud, situé à 55 km environ au sud-est de Safi

Tamazigh : une langue, un territoire et la femme amazighe

Dans la langue des Amazighs, le Tamazight est un terme qui désigne à la fois la langue elle-même mais aussi la contrée, le territoire et encore la femme : « le même mot signifie à la fois, la femme, Tamazigh. Un amazigh est un homme, une Tamazigh est une femme. Le Tamazigh ça veut dire aussi la langue car la transmission se fait essentiellement par la mère et par les femmes, qu’elles soient mères ou pas ; la transmission de la langue qui est vectrice des valeurs, de l’identité, des savoirs et du savoir-faire et du savoir-être.  Et puis Tamazigh ça veut dire aussi la contrée, le territoire le pays, la terre ». 

Le poids de l’arabisation et de l’assimilation forcée subies par les Amazighs

Invitée à revenir sur le processus d’arabisation et d’assimilation forcée souffert par le peuple amazigh, Amina Amharech explique dans un premier temps, notamment comment le protectorat français a réformé les lois et les systèmes de gouvernance en méconnaissant les lois amazighes, les mécanismes traditionnels de répartition des richesses, la gouvernance traditionnelle des territoires, avec l’adoption par exemple de lois sur l’eau, la forêt, les ressources minières, les terres collectives etc. La toponymie des lieux, alors exprimée en langue tamazigh a été remplacée par de nouvelles appellations arabes qui ne reflétaient plus le lien identitaire des Amazighs avec leur territoire et qui se situe au fondement des regroupements sociaux culturels amazighs. 

Dans un second temps, elle souligne que l’école a également été un instrument d’arabisation des populations. Dans ce contexte, les Amazighs étaient stigmatisés dès lors qu’ils s’exprimaient dans leur propre langue. Les atteintes portées à la langue tamazigh ont ainsi causé le déracinement territorial et identitaire des Amazighs. Amina Amharech rappelle ainsi de quelle manière sa famille et les membres de sa localité, originaires d’une région située aux portes de l’Atlas, ont été stigmatisés, étant qualifiés d’étrangers sur leurs propres terres par les non Amazighs : « J’ai grandi aux portes du Moyen Atlas, à 30 km de Meknès, à la croisée des chemins. (…) En 1908, il y a au l’acquisition d’un terrain qui deviendra la plus grande caserne de l’Afrique du nord par la France. En 1911, il y a eu la marche de ma tribu sur Fez. Ils ont marché sur Fez car ils savaient que quelque chose se préparaient. Cela nous a valu d’être considérés comme les maudits, les damnés de la région ». 

Une lutte historique pour la préservation et la promotion de l’identité amazighe

Amina Amharech revient également sur les luttes historiques menées par les Amazighs pour préserver leur langue et cite notamment le cas de l’avocat Hassan Idbelkacem, très engagé pour la cause amazighe et qui avait été emprisonné en 1982 parce que la plaque de son cabinet était écrite en langue tamazigh. Elle rappelle que beaucoup d’Amazighs ont été emprisonnés et ont perdu leur vie dans leur combat pour la défense de leurs droits. Grâce à leur lutte, elle explique qu’aujourd’hui les Amazighs ne se sentent plus « coupables » de leur identité, un terme qui revient souvent dans la conversation.  La mise en valeur des Amazighs a aussi été favorisée par des chercheurs qui ont participé à la réécriture de la véritable histoire des Amazigh, comme le préhistorien Gabriel Camps (1927-2002) qui a dédié ses recherches à la préhistoire et à la protohistoire de l’Afrique du nord amazigh. 

Elle souligne que les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel pour assurer l’information des Amazighs sur la situation des membres de leurs communautés. Outil étatique de surveillance, internet leur a aussi permis de communiquer sur leur histoire, sur ce qui se passait dans des territoires amazighs plus lointains. Les publications sur le drapeau amazigh pour la journée du drapeau amazigh ou encore les cartes de vœux qui circulent à l’occasion du nouvel an amazigh leur réchauffent le cœur. Les réseaux permettent aussi à diffuser les actions menées pour la défense de la cause amazighe de l’échelle locale à l’échelle internationale. 

Des savoirs traditionnels pour la protection des écosystèmes et des générations futures 

Amina Amharech témoigne des savoirs traditionnels amazighs liés au territoire pour préserver les écosystèmes et les générations futures. Elle se réfère notamment à l’agdal pastoral. A cet égard, elle rappelle que les tribus, à l’origine nomades, avaient des territoires en plaine et en montagne. Même sédentarisées, les communautés ont conservé leur tradition d’élevage. Le territoire de la montagne qui servait de grenier où les Amazighs se rendent l’été, leur fournit des ressources absentes dans les plaines. L agdal était géré par le Amghar un sage de la communauté qui indiquait à quel moment se rendre à l’agdal afin de préserver les cycles de l’écosystème : « Quand on va se déplacer vers l’agdal on y va à une époque où les œufs des oiseaux ont déjà éclos ; où les fleurs ont déjà séché et où les graines sont prêtes à être disséminées. Les troupeaux qui allaient vers l’agdal servaient comme agents disséminateurs des graines et avec leurs déjections, ils fertilisaient ces terres ». Par cette pratique, les espèces endémiques étaient préservées et les rythmes des saisons et de la nature étaient respectés. Amina Amharech déplore qu’aujourd’hui, cette préoccupation de préservation des espèces n’est plus respectée du fait de la gouvernance étatique marocaine des territoires.  Elle se réfère également à l’Amghar de l’eau qui se charge de réguler la distribution de l’eau selon les saisons et les besoins et se remémore les enseignements qu’elle recevait pendant son enfance pour protéger les insectes et les oiseaux migrateurs : « on ne peut pas vivre sans penser aux autres habitants de cette terre. Il n’y a pas que les humains mais aussi la faune et la flore, qu’il faut respecter. Cette relation très forte n’est pas prise en considération par ces lois étrangères ». 

Amina Amharech souligne par ailleurs les savoirs mis en œuvre par les Amazighs pour lutter contre les effets du changement climatique et notamment des sécheresses en présentant le système de canaux d’irrigation connu comme système de Khatarra, des savoirs essentiels alors que de nombreuses études alertent sur les risques de pénurie d’eau au Maroc d’ici 2025. Une situation en contradiction avec la mise en place de politiques autours d’un « Maroc vert » alors que le pays se trouve en état de stress hydrique. 

L’usurpation des terres amazighes et les atteintes portées au pastoralisme traditionnel amazigh

Les atteintes portées aux écosystèmes des territoires amazighs par un usage marchand du territoire trouvent leurs sources au sein des différentes lois adoptées sous le protectorat français puis depuis l’indépendance du Maroc, lesquelles portent atteinte au système traditionnel amazigh basé sur l’usage des ressources. Elle cite en particulier les dommages causés par les lois de 2019 qui reviennent sur le caractère inaliénable des terres amazighes et permet leur vente à des tiers et même à des investisseurs étrangers. Elle dénonce également les effets nocifs de la loi 113-13 de 2018 relative à l’aménagement et à la gestion des espaces pastoraux et sylvopastoraux qui promeut un pastoralisme à échelle industrielle destructeur des territoires, de l’écosystème, de la biodiversité et des installations des communautés amazighes. 

Pour compléter cet entretien : 

Pour mieux comprendre l’histoire de la spoliation des droits aux terres, territoires et ressources naturelles des Amazighs et obtenir des précisions sur la portée et l’impact des lois citées dans l’entretien, nous renvoyons au rapport présenté en 2020 par Mme Amina Amharech au Mécanisme des experts des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, dans le cadre d’un appel à contribution. 

 Pour compléter ce dialogue, vous pouvez également consulter les différentes interventions de Mme Amina Amharech au sein de l’Instance permanente des nations unies sur les questions autochtones et au sein du Mécanismes des experts des nations unies sur les droits des peuples autochtones. 
En prévision de l’Examen Périodique Universel du Maroc du 8 novembre 2022, sont également disponibles en ligne la compilation des renseignements établie par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ainsi que le rapport des résumés des communications des parties.

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