La joie et le chemin de Jun (Factoran)

Un récit


Plus que quiconque, Jun Factoran a transformé la façon dont nous traitons les forêts des Philippines, évoluant d’une pratique d’abattage à leur protection

En Mars 1990, 43 enfants philippins – agissant en leur propre nom et au nom des générations à venir – écrivirent une lettre à Fulgencio (Jun) Factoran, alors Secrétaire du Département de l’Environnement et des Ressources Naturelles (DENR). Les enfants réclamaient que le DENR suspende l’ensemble des concessions d’exploitation forestière aux Philippines dans un délai de 15 jours. Ils avançaient qu’au rythme auquel les forêts anciennes étaient abattues et anéanties, il n’en resterait rien dans 10 ans, ni pour eux, ni pour les générations futures.

La lettre de requête n’était pas seulement extravagante et téméraire. Elle était totalement ridicule.

Quelques jours plus tard, une après-midi, le téléphone sonna. La dame me dit que le Secrétaire du DENR Factoran souhaitait me parler. Je faillis en tomber de ma chaise. Voilà que je vais me faire réprimander, c’est du moins ce que je pensais.

Avant de devenir Secrétaire du DENR, Jun Factoran était un avocat réputé des droits de l’homme. Il était diplômé avec mention d’honneur de l’Ecole de Droit de l’Université des Philippines et détenait une Maîtrise de Droit de la faculté de droit d’Harvard. Mais au-delà de cela, il avait le courage de tenir tête aux pouvoirs en place.

M’attendant à des remontrances pour avoir demandé l’impossible, à un sermon assorti d’une longue leçon de droit, Jun Factoran me dit au contraire, « OK yan, pare!1». Il poursuivit en expliquant les raisons de son accord. Il comprenait parfaitement qu’il ne s’agissait pas d’un procès, mais d’un récit. Le brillant avocat qu’il était avait perçu en quoi cela pouvait être un levier pour une action plus ambitieuse. Il voulait stopper le pillage des forêts philippines depuis longtemps, mais subissait la pression de jeux politiques mesquins.

Ces mots, ces 3 mots brefs – « OK yan, pare ». C’est ce qui fit toute la différence.

La flamme du courage allumée par 3 simples mots, nous avions déposé l’affaire devant la cour de première instance.  Il n’était l’accusé qu’en sa qualité de Secrétaire du DENR, comme cela était exigé par les règles de la cour. Pourtant, ce ne fut jamais l’affaire « Oposa contre Factoran ». Ce fut toujours Oposa avec Factoran. Après le dépôt, et afin de souligner qu’il ne s’agissait pas d’une attaque personnelle, nous avions même invité les chefs exécutifs du DENR pour un café2.Le plan était désormais au point pour l’exercice d’un récit enthousiaste devant la cour de justice. Cela promettait d’être un cadre idéal pour une discussion éclairée, ainsi qu’une voie vers une action ferme.

La bêtise du gouvernement étant ce qu’elle est, le Bureau du Procureur Général était d’un avis différent. Au lieu d’entamer le jugement de notre récit, le Procureur Général, en tant qu’avocat officiel du gouvernement philippin, déposa une procédure d’irrecevabilité. Il s’agissait là d’un « détail technique » qui reposait sur de solides bases juridiques :                  

  • le premier élément fondamental étant que l’État ne peut être poursuivi en justice ;              
  • le second élément fondamental étant que des enfants – agissant par eux-mêmes et avec la revendication insensée d’agir pour les générations futures – ne disposent pas d’une personnalité juridique devant une Cour de Justice.

Le récit devant la Cour

Naturellement, j’étais censé le savoir. Cela fait partie des principes de base des règles de la Cour qui sont enseignées en faculté de droit. Peut-être que j’étais absent le jour où cela avait été enseigné, ou bien que je n’avais pas été attentif au cours. Mais pour moi, ceci n’était pas une affaire juridique. C’était une volonté de relater une histoire. Il s’agissait d’envoyer un message à cet instant, et d’appeler à l’aide contre le saccage généralisé des forêts des Philippines. Oui, c’était un message simple qui disait ceci: chaque génération a un devoir envers les générations futures.

Pourquoi ce récit doit-il être raconté devant une Cour de Justice? Eh bien, si nous nous mettions à le crier sur une place publique, qui nous écouterait ? Nous serions peut-être même arrêtés pour troubles à l’ordre public. Dans les médias ? En supposant qu’il soit diffusé, notre message serait sans doute entendu…15 secondes.

Mais au tribunal, nous pouvons délivrer un récit authentique sans avoir à nous crier dessus. Dans un tribunal, nous pouvons poser les problèmes sur la table pour un débat ordonné, étayé par des preuves. Dans un tribunal, ceux qui souhaitent prendre de bonnes mesures bénéficieront de la protection de l’autorité légale. Et dans un tribunal – tôt ou tard, d’une façon ou d’une autre, que l’on gagne ou que l’on perde – il y aura un dénouement. Et le récit connaîtra une fin.

J’étais terriblement déçu par cet accroc dans le charabia juridique. Je me retrouvai seul sans soutien moral ni logistique. Au contraire, j’étais l’objet de railleries de la part de certains avocats conventionnels. Ils trouvaient étrange que quelqu’un passe autant de temps à défendre des arbres et des poissons ne pouvant pas régler des frais d’avocat. J’avais de plus une très jeune famille à nourrir, et j’étais totalement désargenté. La recette parfaite pour un désastre professionnel.

Je confiai mes inquiétudes au Secrétaire Jun Factory dans une note personnelle que je lui adressai par fax. Mais il avait les mains liées par les règles gouvernementales. En tant que Secrétaire du DENR il ne pouvait contredire l’avocat officiel du gouvernement – le Procureur Général. En un mot, j’étais coincé!

Et c’est ainsi qu’après plus d’un an de querelles juridiques au sein du tribunal de première instance, l’affaire fut purement et simplement classée sans suite ! Boum !

Le génie de l’équipe Factoran

Mais l’ingéniosité autochtone du coeur de Jun Factoran en fut démultipliée. Il se servit de l’affaire comme d’un levier pour faire quelque chose dont le pays lui serait à jamais reconnaissant. D’un trait de plume, Jun Factoran interdit  l’exploitation forestière des 800 000 hectares restants de forêts tropicales anciennes du pays. Ces forêts philippines – comparées à la renommée des îles Galapagos de Charles Darwin – sont bien plus riches…probablement dix fois plus riches! 3

Jun Factoran avait également du génie pour choisir d’excellents collaborateurs. Il créa une équipe de super-héros – Victor Ramos, Bebet Gozun, May Gonzales, Rolly Metin, Yoyong Magdaraog, Ebert Bautista, Romy San Juan, Celso Roque, Delfin Ganapin (Père et fils), Tony Tria, Rene de Rueda, et coll.4 Ils prirent ensemble des mesures historiques qui modifièrent les règles du jeu d’une pratique de pillage à de la protection :

  1. L’exploitation forestière fut interdite dans les dernières forêts anciennes des Philippines (DAO 24, 1991). Ces forêts sont devenues, conformément à la loi, la composante initiale des… :
  2. Aires Protégées Nationales (Loi de la République 7586). Ce texte législatif historique, un autre héritage laissé par Jun Factoran – fut approuvé le dernier mois de son mandat de Secrétaire du DENR (Juin 1992).
  3. Le changement d’état d’esprit fut davantage encouragé par le programme de nouveaux contrats de reforestation lancé par Jun Factoran et son équipe à leur époque. Ce programme renversa le cours des choses dans notre manière de traiter des arbres – passant d’un abattage inconsidéré à un nouveau monde de soins attentifs.
  4. Cela marqua également la transition d’une exploitation forestière à grande échelle à une conservation, protection et restauration des forêts basées au sein des communautés locales.

Si ce n’était pas suffisamment impressionnant, tenez compte de ceci : 4 des collaborateurs de Jun Factoran devinrent par la suite eux-mêmes Secrétaires du DENR – Victor Ramos, Bebet Gozun, Horace Ramos, et Mon Paje.

Des chemins qui se croisent

Kuya Jun et moi nous sommes recroisés dans l’entre-deux. J’étais avec lui en particulier en des moments difficiles durant lesquels il s’occupait d’Ate Kaye, un compagnon Bisaya. Kuya Jun aimait Kaye d’un « amour qui était bien plus que de l’amour ».


Avril 2018, Oposa avec Factoran (et Ebert Bautista)

En avril 2018, près de 30 ans après le classement de l’affaire, nous nous sommes retrouvés pour un déjeuner. Je lui ai remis un exemplaire de mon livre et lui ai fait remarquer l’importance de son rôle dans la protection des forêts des Philippines. En repensant à hier et aujourd’hui, nous avons perçu comment ce qui semblait alors impossible – une interdiction totale de l’exploitation forestière – était devenu maintenant incontournable. Nous avons aussi songé à la manière dont notre simple histoire était aujourd’hui contée aux quatre coins du monde. «Les mineurs d’Oposa avec Factoran ».

Aujourd’hui, en ce 50ème anniversaire du Jour de la Terre, célébrons par une chanson la vie de Jun Factoran et son héritage. Veuillez la télécharger et l’écouter. Puis récitez les paroles à haute voix, et si vous le souhaitez, chantez en même temps. Ne soyez pas timides. Personne ne vous écoute. Mais chantez avec votre cœur, s’il vous plaît. C’est une chanson douce, une prière silencieuse, et un murmure merveilleux d’espoir au vent.

Je souhaite aussi partager avec vous ce petit ouvrage illustré «  Etoiles filantes et poissons dansants : Une marche vers le monde que nous désirons ». Le nom de Jun Factoran est cité en pages 60-61.

 « Danse comme si personne ne te regardait. Aime comme si personne ne t’avait jamais blessé. Et chante comme si personne ne t’écoutait ».

Merci, Kuya Jun,5
Pour ta Vie, ton Amour et ta Lumière,
« Les jours passés ne sont que des rêves
Et les lendemains ne sont que des visions.
Mais un aujourd’hui bien vécu fait de chaque hier
Un rêve heureux,
Une vision d’espoir ».
Kuya Jun, tu as vécu une vie
Parsemée d’instants magiques.
Tu as vécu une vie qui fait de notre hier
Un rêve heureux,
Et de notre demain
Une vision d’espoir.

Tony Oposa,
22 Avril 2020, 50ème Journée de la Terre

1 “C’est bon, frère.”
2 Romy San Juan, Secrétaire adjoint aux Affaires Juridiques, et Ric Serrano (+), Directeur des Affaires Publiques.
3 Heany et Regalado, Trésors des forêts philippines en voie de disparition
4 Egalement les directeurs et cadres dirigeants tels que Nards Paat, Boy Montejo, Mon Paje, Horace Ramos, Peachy Gonzales, Jerry Dolino, Willy Pollisco, et coll.
5 Kuya – Un terme affectueux filipino employé pour nommer ou faire référence à un frère aîné.

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